2014 : année anniversaire. L'OITAR fête ses 40 ans et l'un des points forts de cette année est certainement la parution d'un livre au Editions Detrad aVs sur l'histoire de l'Ordre et de son Rite (le Rite Opératif de Salomon).

L'équipe du site a voulu savoir comment s'était élaboré cet ouvrage. Pour cela nous avons rencontré Laurence, GMT (grand maître territorial de l'Ile de France), qui a porté ce projet, ainsi que son mari (et frère !) Hugues .

Comment et quand est venue l'idée du livre ?

Le jour de l'installation du GMG (grand maître général), notre F Eric Molay, soit le 26 octobre 2012, lorsqu'il a lui même dit qu'il allait devoir organiser les 40 ans de l'OITAR. Ce projet est resté dans ma mémoire et la semaine d'après, nous partions à Toulouse avec Hugues et dans le train nous avons pris un papier et un stylo pour noter toutes les idées que l'on pouvait avoir pour les 40 ans. Il y avait des idées d'événements : une tenue spéciale, un repas qui regrouperait beaucoup de FF et SS, mais le livre est arrivé assez vite. On a imaginé ensuite qui pourrait écrire et sur quels thèmes.

le point de vue d'un jeune compagnon...

J'ai trouvé ce livre passionnant ! Il est venu répondre exactement à toutes mes attentes du moment, notamment à mes questions autour de notre histoire, qui est désormais un peu la mienne également. Les rédacteurs m'ont fait rencontrer des hommes (peu de femmes, c'est vrai...) que je rêvais de rencontrer. Et quelle rencontre !

Le premier mérite de cet ouvrage, à mon avis, est de replacer notre Ordre dans une dimension humaine. Les mentions de Jacques de Lapersonne et des deux Daniel (Ribes et Béresniak), souvent empreintes d'une solennité quasi-révérencieuse, m'ont souvent dérangé. Là, on n'épargne pas au lecteur les défauts humains forcément présents, même chez les plus illustres d'entre nous.

J'ai découvert avec stupéfaction l'histoire agitée de notre Ordre durant ces quarante premières années. Ce récit a de quoi faire réfléchir. Que dois-je faire pour ne pas devenir un Maître égotiste ? Comment faire pour cultiver l'esprit de notre rite tout en assumant notre histoire ? Vigilance et persévérance, dit-on... La formule est belle, mais il nous reste encore à trouver les moyens !

Les extraits d'interviews de Jacques de Lapersonne sont très riches d'enseignement pour un jeune Apprenti comme moi. Je retiendrai une phrase : « La Franc-maçonnerie n'est pas "mixte", elle est "unitaire". Il est de ces phrases qui font parfois mouche, celle-ci fait partie des miennes. Alors que jusque là je n'avais lu que des arguments profanes tournant autour d'idées comme la démocratie, l'égalité des sexes ou le progressisme pour expliquer l'intérêt d'un travail mixte..., cette phrase qui donne un argument purement maçonnique et un intérêt initiatique ! Une belle piste de réflexion pour nous tous...

(...) Le livre s'attarde ensuite sur la « dérive obédientielle » qu'il faut éviter et les difficultés que cela implique (veiller à l'esprit du rite, lutter contre les poussées d'autoritarisme, favoriser l'esprit de groupe quand on est isolé...). J'ai été très agréablement surpris par la force de l'affirmation avec laquelle il est rappelé que l'OITAR n'est pas et, surtout, ne doit pas devenir, de près ou de loin, une obédience. Jusqu'à ce jour, je n'ai pas été déçu par la façon qu'a notre Ordre de mettre en pratique les valeurs libertaires qui en constituent l'essence. La souveraineté de la loge, sacralisée dans ce livre, est justement pour moi un exemple de cette mise en pratique de cet esprit.

Si j'appartiens à un Ordre missionnaire, alors je veux bien garder en tête cette recommandation et tenter d'en faire une de mes missions afin que cela ne reste pas que des mots. Pour me guider, j'aurai ce livre qui, je trouve, le décrit formidablement bien, cet « esprit du rite ». Bien sûr, nous vivons dans une société qui évolue. Nous devrons donc nous aussi apprendre à évoluer, mais sans transiger avec nos racines initiatiques ni céder aux modes de la communication. Véritable challenge !

Pour finir, je souhaitais remercier et féliciter tous les rédacteurs pour leurs longs et pénibles efforts. Bravo et merci, donc. Le résultat est selon moi très réussi. Mon jeune âge – dans les deux sens du terme – ne me permet peut-être pas de comprendre toutes les subtilités de son contenu, mais ce livre semble faire preuve, depuis ma place, d'honnêteté, de sincérité, d'authenticité et d'une capacité de remise en question que j'ai trouvée surprenante. Les sujets sensibles n'ont pas été balayés sous le tapis. Désormais l'Ordre possède un miroir en cet ouvrage !

Dès le début vous avez pensé à des témoignages ?

On a eu vite l'idée qu'il fallait conserver les témoignages, en pensant aux FF et SS qui déjà nous avaient quittés. Quelques noms se sont imposés, ceux que l'on connaissait directement. Nous savions également que Jacques avait été interviewé (par Didier Ozil, actuel GMG qui reproduit dans le livre l'essentiel de ces interviews). Ensuite notre F Jacques Fontaine est intervenu et il a ouvert le champ vers d'autre FF et SS : Jean-Marie Lupart, Mireille Mou*, Georges Hembert, ... (Jacques Fontaine est un frère de l'OITAR, également au GODF, auteur maçonnique d'un grand nombre d'ouvrages, dont le dernier "Précis de Spiritualité maçonnique" est paru récemment aux éditions Detrad aVs)

Jacques Fontaine n'a pas proposé de joindre, à côté des témoignages, des articles d'analyse ?

Il a compris l'axe que je proposais et préféré ne pas écrire et s'effacer.

L'autre solution aurait été d'interviewer les FF et SS mais tu as préféré les laisser écrire ?

Au départ, je ne savais pas trop comment les choses allaient évoluer. Mais dès la première réunion sur le livre les choses se sont éclaircies. Cette réunion s'est tenue à Paris mais j'ai diffusé des comptes rendus à tous ceux qui étaient susceptibles d'écrire des textes.

Laurence Sidersky au travailLe but était d'avoir le maximum de témoins ?

Au début nous avions eu l'idée d'ajouter des textes de compagnons et d'apprentis mais cette idée a été abandonnée parce qu'il valait mieux se centrer sur l'aspect "témoignage". Dès cette première réunion, je me suis aperçu que je connaissais mal l'histoire de l'Ordre. La première réunion a permis de faire un premier sommaire : les souvenirs partaient des uns et des autres et le sommaire s'est construit un peu tout seul ! Il y a eu au début la "petite histoire", ensuite sont venus des thèmes plus fondamentaux de l'OITAR : la souveraineté des loges, l'expression orale. Les deux moteurs étaient Claude et Patrick qui étaient très motivés et d'ailleurs le premier écrit que j'ai reçu était celui de Patrick Co* (Claude Ghanassia et Patrick Co* font partie des frères initiés en premier à l'OITAR, après la décision de fonder un Ordre Initiatique en dehors du GODF). Je me souviens l'avoir lu d'une traite et j'ai été émerveillée parce qu'il transmettait une énergie, un dynamisme que j'aurais aimé vivre ! Quelle belle période ! Cet écrit m'a vraiment encouragé dans l'idée du livre de témoignages. Ensuite, je me suis rendu compte qu'au fur et à mesure de l'histoire d'autres Territoires entraient "en scène" : le Nord, la Martinique...

Petit à petit les témoignages sont arrivés ?

Il y a eu beaucoup de documents qu'il a fallu relire, corriger et harmoniser surtout pour éviter des redondances. A chaque fois je renvoyais les corrections à l'ensemble du collectif d'auteurs, ce qui était très stimulant pour chacun. Mireille m'a beaucoup aidé pour tout relire ; c'est elle qui a eu l'idée de "tisser ensemble" les textes de Claude et de Patrick qui étaient proches. Par ailleurs, j'ai fait un planning de rendus des textes qui a été assez respecté d'ailleurs. Hugues m'a ensuite aidé en faisant le canevas du livre selon le sommaire que nous avions arrêté très en amont, et qui est resté à peu près le même : témoignages au début, ensuite histoire des Territoires, enfin spécificités de l'Ordre.

C'est une idée intéressante d'avoir demandé une préface à quelqu'un d'extérieur à l'Ordre !

C'est Eric de Lapersonne qui a eu l'idée de demander à Marc de Jode (Marc de Jode est un frère de la GLDF et également de la GLMF. Il a publié en 2011, en collaboration avec Monique et Jean-Marc Cara, un «Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie» chez Larousse, dont nous avions parlé sur le Site). Marc a répondu très vite et dès qu'il a eu la moitié des écrits, il a écrit sa préface. Elle a plu de suite à tout le monde.

L'un des intérêts du livre c'est d'avoir laisser les témoignages sans chercher à ré-écrire l'histoire, notamment les conflits des débuts.

J'ai fait enlever quelques rares attaques personnelles, en discutant avec l'auteur mais en dehors de ces passages il n'y a pas eu vraiment de retouches. C'était un parti pris de laisser les auteurs responsables de leurs textes, avec parfois le récit des moments difficiles. Ces moments sont notre histoire. Il fallait la raconter comme une histoire humaine avec ses joies et ses désaccords, c'est ce qui nous a construit et la construction est belle ! Ce qui reste, plutôt que les désaccords, c'est l'énergie des débuts : avec des frères et soeurs qui sont parfois en tenue tous les soirs ! Ce qui reste aussi, ce sont les coups de coeur : par exemple le texte sur Jacques lorsqu'il explique comment il choisit ses mots : on comprend comment le rite a été écrit et on comprend mieux comme le texte fonctionne, comment il vibre en nous.

OITAR 1974-2014 Renaissance d'une Franc-maçonnerie initiatique et traditionnellePas de regrets alors sur l'ensemble du livre ?

Pas vraiment. J'aurais aimé un plus grand travail sur les images. L'idée des photos est arrivée assez tardivement et nous n'avons pas eu assez d'éléments pour bien travailler cet aspect. On a eu l'idée de publier les photos des tabliers des degrés d'avancement, et nous avons eu quelques critiques à ce sujet alors que les photos des tabliers maçonniques sont disponibles sur beaucoup de sites internet. J'étais heureuse de pouvoir publier les sceaux des territoires : il y en a de vraiment beau. Nous avons rajouté l'oeuvre de Taras Milosevic et l'oeuvre de Patrick Tim* qui est une véritable oeuvre opérative de toute beauté (Taras Milosevic est un illustrateur dont le talent a été choisi par l'OITAR pour réaliser la carte de voeux de l'Ordre. Patrick Tim* est un frère de l'Ordre qui a eu l'idée de réaliser le sceau de l'OITAR sous forme d'un vitrail de très dimension).

Alors, un deuxième volume ?

Pourquoi pas ! Il pourrait y avoir d'autres écrits, par exemple un livre entier sur le deuxième degré qui est vraiment particulier au ROS. L'idée des "chefs d'oeuvre" s'est vraiment développée et il y a des travaux dans les Loges qui sont extraordinaires. On peut aussi imaginer des écrits plus théoriques, comme la "souveraineté des Loges" ; il y a peut-être quelque chose à voir en liaison avec le travail du "Conseil des Anciens" qui mène une réflexion de fond.

Comment s'est fait le choix de l'éditeur ?

Au début nous avons envisagé une publication à compte d'auteur. Mais la rencontre avec Christine a été déterminante (Christine Ribes est éditrice et responsable de la maison d'éditions Detrad aVs). Avec elle et également sa maquettiste, Odile, nous avons fait un travail d'équipe, par exemple au niveau de la mise en page. Puis ensuite des corrections : nous avons tout relu une dernière fois avant l'envoi à l'imprimeur, page par page : cinq heures de vérification ! L'idée de la couverture nous est venue de certains ouvrages publié par Detrad où l'on voyait un tablier maçonnique en couverture. Enfin les dernières discussions ont porté sur le titre. Dès le début "Renaissance d'une franc-maçonnerie initiatique et traditionnelle" était parmi les titres possibles. Mais ensuite d'autres titres sont venus et il a fallu un certain temps pour revenir finalement à ce titre de départ.

Detrad a alors lancé une souscription qui a très bien marché : plus de 700 ouvrages pré-vendus.

Oui c'était une bonne surprise, alors qu'on en attendait 300 environ. Cela a encouragé DETRAD à financer un marque page assez original, avec un poème original de Jacques Fontaine, sur les lettres ROS. Ce poème a permis à Jacques Fontaine d'être présent dans l'ouvrage !

 

Aujourd'hui l'ouvrage est en librairie. Espérons que sur cette lancée l'OITAR, comme le souhaite Laurence, mette en chantier d'autres ouvrages. Un ouvrage sur le deuxième degré serait par exemple riche d'enseignements à plusieurs titres. D'une part le Rite Opératif de Salomon fut plus ou moins construit autour de ce degré, pour lui redonner un véritable enseignement, un contenu initiatique et un système de symboles propres.

D'autre part pour expliciter les rapports qui existent entre la franc-maçonnerie et les Compagnonnages de métier. Il va de soi que la franc-maçonnerie ne vise pas et ne prétend pas former des "opératifs". Les emprunts faits au compagnonnage sont de même nature que d'autres emprunts faits à l'alchimie, à la Kabbale, au néoplatonisme, à l'hermétisme, au rosicrucianisme, à la chevalerie, etc. Ce sont des emprunts de "champs symboliques", ré-interprétés par les francs-maçons à leur usage. Le but de la franc-maçonnerie n'est pas de "fabriquer" des kabbalistes ou des chevaliers, mais de s'appuyer sur des systèmes symboliques pour mieux se comprendre soi et le monde.