"Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie" chez Larousse

marc de jode_illustr01Parmi les ouvrages parus récemment, ce dictionnaire se distingue par sa taille, plus de 700 pages et bien entendu par son aspect « universel » : toutes les approches de la franc-maçonnerie sont ici traitées ou presque.

Pour la première fois pour un ouvrage de cette importance, l’O.I.T.A.R. et le Rite opératif de Salomon font l’objet de plusieurs articles.

Voilà qui nous a donné envie de rencontrer l’un des auteurs de ce dictionnaire : Marc de Jode.

Il y a déjà beaucoup de dictionnaire de la franc-maçonnerie, mais souvent ils ne s’intéressent qu’à un aspect des choses.

Partant de cette constatation, les Editions Larousse ont entrepris la réalisation d’un Dictionnaire réellement « universel » qui évoque à la fois les maçons célèbres, les rites et leurs différents degrés, l’histoire de la franc-maçonnerie... , et qui soit également un glossaire de mots. Résultat : un ouvrage de plus de 700 pages, comportant plus de 650 articles d’approches très diverses.

On y trouve aussi bien un article sur « Mozart», sur le « Martinisme », sur « les fêtes de la Saint-Jean », que sur « Walt Disney », « Garibaldi », la « chaine d’union », « la franc-maconnerie et les sectes », ... et des articles très complets sur les différents Rites, le Symbolisme ou encore l’histoire des différentes Obédiences françaises.

On y trouve également plusieurs références à l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal et au Rite Opératif de Salomon.

 

Marc de Jode, tu es franc-maçon, quel a été ton parcours maçonnique ?

Il est assez « riche » et s’est déroulé en grande partie à la Grande Loge de France ! J’ai été initié en 1982 dans la banlieue parisienne, puis vers 1992, j’ai appartenu à une Loge de la rue Puteaux. J’ai été ensuite deux fois « Vénérable » (responsable d’une atelier maçonnique) et j’ai gravi tous les degrés du Rite EAA jusqu’au 30ème . Depuis peu, je travaille également dans un atelier dont je suis l’un des co-fondateurs à la GLMF : le Cœur Enflammé.

 

Quel était au départ le projet des Editions Larousse ?

C’était vraiment de réaliser un dictionnaire complet, autant qu’on puisse l’être bien sûr, sur un sujet aussi vaste ! Il y a des dictionnaires de maçons célèbres, des ouvrages qui traitent de l’histoire de la franc-maçonnerie, mais peu d’ouvrages qui présentent une vision avec des facettes différentes. J’avais pour ma part écrit assez régulièrement dans des revues maçonniques comme « Point de vue initiatique » , j’avais été rédacteur en chef du Journal de la Grande Loge de France... Les Editions Larousse sont venus ainsi me chercher et finalement nous avons travaillé à trois, avec Monique et Jean-Marc Cara.

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C’était un gros travail ?

Oui nous avions une ambition assez grande et Larousse ne nous imposait pas vraiment de format. Il y avait un maximum de signes à ne pas dépasser... D’ailleurs nous avons fini par le dépasser tant la matière était riche sans que l’éditeur y trouve à redire, au contraire ! En tout, cela représente deux ans et demi de travail ! Nous avons établi un sommaire avec tous les articles, puis nous nous sommes répartis les articles. Nous nous sommes ensuite beaucoup relus les uns les autres.

 

Une question au niveau du titre : peut-on encore parler de LA franc-maçonnerie. Le titre « dictionnaire universel DES francs-maçonneries » ne serait-il pas plus juste ?

Oui nous nous sommes posés ce problème et d’ailleurs nous en parlons dans les trente premières pages où nous essayons de définir ce qu’est la franc-maçonnerie et ce qu’elle n’est pas. Malgré tout, il existe un lien suffisant fort pour que l’on puisse parle de la franc-maçonnerie au singulier, ne serait-ce que pour ensuite nuancer cette approche. C’est vrai qu’il y a des motivations différentes pour entrer en maçonnerie...

 

Tu évoques même, une franc-maçonnerie entièrement tourné vers l’individu avec des francs-maçons qui viendraient en maçonnerie comme dans « un gymnase de la pensée où les symboles sont autant d’haltères musclant tel ou tel type de la personnalité » (page 19) ! L’image est forte et amusante !

La plupart des maçons peuvent facilement répondre à la question « à quoi ça me sert d’être franc-maçon ?» mais ils s’interrogent de plus en plus sur « à quoi sert encore la franc-maçonnerie ». C’est évident que la franc-maçonnerie doit avoir un « projet de société », comme le proclame d’ailleurs la plupart des Obédiences « travailler à l’amélioration morale et spirituelle de l’humanité » !

 

Y a il des articles qui n’ont pas trouvé leur place, des regrets, des manques ?

Finalement non ! Nous avons traité à peu près tous les sujets que nous voulions traiter. Mais il y a des approches qui n’étaient pas dans notre programme. Par exemple ce n’est pas un dictionnaire des symboles, il y a d’autres ouvrages pour cela. Cela ne nous empêche pas de traiter par exemple l’Equerre, le Compas ou bien le Delta rayonnant ainsi que la plupart des symboles fondamentaux.

 

On ne trouve pas d’article sur René Guénon par exemple ?

Oui mais c’est volontaire ! On évoque Guénon et sa pensée mais lui, en tant qu’individu n’a pas créé d’école de pensée. Nous n’avons pas fait non plus d’article sur Papus mais préféré faire un article complet et détaillé sur le Martinisme.

 

crane_bougie_redLe dictionnaire passe en revue la plupart des différents grades maçonniques, y compris les Grades dits de « Perfections ». L’idée de la divulgation de secrets maçonniques n’existe donc plus ?

Non ! Aujourd’hui tout a été divulgué. La divulgation est aussi vieille ou presque que la franc-maçonnerie mais ce qui a changé la donne c’est bien sûr Internet où l’on trouve tout... et n’importe quoi, sans hiérarchie. Quitte à divulguer autant dire des choses justes ! C’est vrai que certaines cérémonies reposent sur un effet de surprise pour le candidat. Mais nous savons, nous qui avons suivi ces cérémonies, que rien ne remplace le vécu. Le secret, le vrai secret est dans l’intimité de chaque franc-maçon : comment il réagit aux cérémonies, à l’enseignement, comment il chemine...

 

A propos de la justesse des informations, plusieurs fois, le dictionnaire s’emploie à rétablir des idées fausses. Cela commence déjà avec la mixité des chantiers sur les cathédrales dont on ne parle jamais (cf page 38 : les « bâtisseurs de cathédrales ne sont pas exclusivement des hommes. Hormis quelques rares exclusions, les femmes ouvrières sont acceptées à tous les métiers et à tous les grades de la corporation »). J’ai noté également que le dictionnaire remettait en question la date à partir de laquelle le degré de maître a été donné.

Effectivement ! On dit souvent que le degré de Maître arrive très tardivement en franc-maçonnerie, dans les années 1720. Alors qu’en fait, il existe un rituel daté de 1703 qui est une transmission du degré de maître. C’est vrai qu’il n’y a pas de légende associée, le rituel se borne à assurer la transmission d’un mot de passe. Mais tout de même c’est important de le signaler !

 

A propos des « grands maçons », le dictionnaire rappelle que Saint-Exupéry n’a jamais été initié, même si ses écrits peuvent le laisser supposer...

En tout cas il n’y aucune trace donc on peut conclure au fait qu’il n’a pas franchi la porte du temple. A l’inverse, Le Corbusier a été initié à Besançon, sous son vrai nom et il a travaillé dans une Loge pendant plusieurs années, ce qui est assez peu souvent cité ! Comme son vrai nom n’était pas très connu, il y a sans doute des frères qui l’ont côtoyé en Loge sans savoir qui il était !

 

Une autre idée fausse, entretenue parfois par les francs-maçons eux-mêmes : la franc-maçonnerie serait à l’origine du mouvement du planning familial et ensuite des lois sur la contraception et l’avortement.

Oui c’est important de rétablir la vérité. A la base du mouvement du planning familial il y un frère, Pierre Simon et une sœur, Yvonne Dornès. Ils seront plus tard rejoints par le député Lucien Neuwirth. Ils sont effectivement francs-maçons tout les trois mais cela ne veut pas dire que la franc-maçonnerie soit dans la même dynamique qu’eux ! Si on regarde les « questions aux Loges » entre 1950 et 1965 (questions posées par l’Obédience et auxquelles chaque Loge doit répondre par une contribution), on s’aperçoit que ces sujets-là sont très peu travaillées. Lucien Neuwirth expliquera par la suite qu’il se heurta bien sûr aux membres de son parti (il est gaulliste) pour faire voter la loi de décembre 1967 légalisant la contraception en France, mais également aux francs-maçons de son Obédience ! Ce sont finalement les ligues catholiques qui attribueront aux Obédiences maçonniques ces Lois, alors que la réalité est plus nuancée !

 

Ce sont donc plus les francs-maçons qui font évoluer les mentalités, plus que les Loges ou a fortiori les Obédiences ?

Parfois la Loge aide un frère ou une sœur à se dépasser. Je pense au cas de Victor Schoelcher qui a durement travaillé pour abolir l’esclavage en France. Ce travail de longue haleine, il le fait seul, mais sa Loge le soutient constamment. Elle sert de « miroir positif » à son travail, elle valorise ce frère qui se bat contre vents et marées pendant 20 ans, et lui donne sans nul doute une grande force. C’est important, car pour moi c’est le rôle de la Loge d’encourager chacun et chacun, d’être un centre de fraternité intense, de chaleur humaine. Les Loges qui ne le font pas sont les Loges médiocres, conformiste, des refuges où l’on vient se cacher.

 

C’est peut-être cela la « contre-initiation », le moment où la Loge maçonnique, au lieu de libérer les individus, les entrave ?

Je n’aime pas trop ce terme de contre-initiation mais en tout cas, la Loge ouverte sur le Monde, valorisante pour ses membres est une Loge heureuse !

 

lap-cor_redVenons-en à la rencontre avec Jacques de Lapersonne, principal rédacteur du Rite Opératif de salomon et créateur du l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l'Art Royal.

C’est une rencontre faite par hasard. Je travaillais sur le Dictionnaire et je pensais inclure le ROS, qui est tout de même le seul Rite maçonnique original écrit et développé en France au 20ème siècle ! Une personne de mon entourage amical connaissait Jacques et m’a proposé de le rencontrer. J’ai rencontré là un frère d’une très grande culture et j’avoue avoir été séduit par son approche. Son travail puise aux racines même des rites maçonniques. C’est un travail de recomposition, un « manteau d’Arlequin » comme j’aime à la dire, mais son écriture est si fluide que les jointures disparaissent. Ensuite Jacques m’a demandé si j’acceptais de ranger ses archives personnelles, ce que j’ai fais, avec grand plaisir. J’ai passé plusieurs semaines à travailler avec lui pour effectuer ce travail d’historien en pensant surtout aux historiens futurs, qui reviendront, j’en suis sûr, sur ce Rite. Il a ceci de rare d’avoir été écrit, dans ses trois premiers degrés, d’un seul mouvement, par une seule « plume », alors que d’autres Rites sont souvent composés de strates différentes et qui se sur-rajoutent.

 

Le travail d’écriture de Jacques de Lapersonne est assez proche du travail des autres rédacteurs de rites, on peut en tout cas faire cette hypothèse. A savoir qu’ils ont tous travaillé à partir d’éléments antérieurs qu’ils ont recomposés. On peut penser à Jean-Bapiste Willermoz (rédacteur du Régime Ecossais rectifié au 18ème siècle) par exemple, qui lui aussi établit un édifice entier.

Oui. Le processus d’écriture est sans doute le même, pourquoi serait-il différent ? Je pense également à Anderson, que l’on voit souvent comme une sorte de faussaire, engagé pour donner à la franc-maçonnerie moderne naissante une « filiation » chevaleresque et vétéro-testamentaire. C’est vrai qu’il était une sorte de faussaire professionnel ! Mais je pense qu’il est aussi rédacteur de beaucoup de rituels. Pour en revenir au Rite Opératif de Salomon, je pense que les frères et soeurs de l’OITAR découvriront un jour à quel point ce rituel est différent des autres et ce qui fait sa spécificité et sa beauté. Mais les choses sont encore trop récentes ! Quarante ans pour un rite c’est très peu !

 

Merci, Marc de Jode !