Nous inaugurons cet espace par un entretien avec Jacques Fontaine, auteur de nombreux ouvrages et qui traduit dans ses livres une vision très personnelle de la Franc-Maçonnerie.

A l'heure où les publications sur la franc-maçonnerie relèvent souvent de l'analyse historique, la pensée de Jacques Fontaine est résolument tournée vers le présent et l'avenir. Jacques Fontaine a plusieurs livres à son actif. On se rappelle bien entendu la trilogie de "l'Espoir" : « L'énigme », « L'enjeu », « L'essence » (éditions DETRAD), trois livres dans lesquels il donne sa définition de la franc-maçonnerie.

Dire que Jacques Fontaine est un auteur consensuel serait presque lui faire du tort ! Sa vision de la franc-maçonnerie est extrêmement personnelle, voire, pour certains frères et sœurs, très décalée. De fait, cette vision est novatrice, elle s'appuie sur la psychanalyse, la psychologie, les neurosciences. C'est donc une pensée enrichissante et revigorante à la condition d'accepter de remettre en question certaines manières de penser routinières.

Une pensée parfois « maçonniquement incorrecte » ; dans tous les cas la pensée libre d'un homme libre, d'un Frère libre.

L'entretien que nous vous proposons porte sur trois livres, tous trois parus en 2010 chez trois éditeurs différents.


 Jacques Fontaine, es-tu maçon écrivain ou un écrivain maçon ?

Le terme d'écrivain évoque les romans, je suis donc plutôt « auteur » et maçon. Je n'ai d'ailleurs pas écrit que des livres sur la maçonnerie mais une dizaine d'autres ouvrages sur la formation des adultes et les ressources humaines.

Ton métier t'y incitait ?

J'étais responsable de l'innovation pédagogique dans une grande banque française. Mon but n'était pas de former à une matière spécifique mais la formation de formateurs : former des adultes qui vont former des adultes. J'ai trouvé que la maçonnerie était très proche du projet de la formation des adultes, à travers un maître mot de la franc-maçonnerie : la transmission.

On peut supposer que savoir bien transmettre est une modalité de la formation des adultes. La transmission, qu'elle soit spontanée ou apprise nécessite une relation pédagogique. Donc j'ai écrit au carrefour de mon métier et de mon engagement maçonnique

Quand et comment es-tu entré en franc-maçonnerie ?

La maçonnerie m'attirait par l'image de secret qu'elle avait. J'avais envie de percer ce secret. J'ai été initié au GODF à « la Bonne Foi » à Saint Germain en Laye en 1969.

La maçonnerie d'aujourd'hui doit être très différente de celle de tes premières années d'initiation ?

Pas vraiment ! La maçonnerie a commencé à se figer et à se répéter d'année en année, il me semble, après la guerre. Je ne vois pas de grande différence avec aujourd'hui. Regardant récemment les « questions à l'étude des Loges » je n'ai pas perçu de différence de contenu, ce qui n'empêche que ces questions ont toutes leur pertinence.

La maçonnerie serait-elle hors de l'histoire ?

Non mais les rides qu'elle avait dans ces années-là sont les mêmes qu'aujourd'hui, et je ne fais pas de jeu de mots avec "Rites" ! Je vois la franc-maçonnerie comme un gros corps pesant qui n'arrive pas à se mouvoir avec beaucoup d'agilité. C'est rassurant pour ceux qui sont à l'intérieur mais ne pas bouger c'est se décaler avec la réalité qui avance !

Les valeurs de la maçonnerie sont intégrées, dans le monde profane , depuis 1948, en tout cas au niveau occidental, depuis la Déclaration des droits de l'Homme, pour moi le plus grand texte de l'humanité. Défendre l'humanisme dans les démocraties occidentales ce n'est pas inutile mais cela n'a plus la même valeur que sous la Troisième République ! Le corpus éthique de la franc-maçonnerie est un vieux corpus humaniste en droite ligne du siècle des Lumières, un corpus qui a fondé l'Occident, La liberté d'opinion, la démocratie, … tout cela ce sont des valeurs qui sont assurées dans nos sociétés, en tout cas plus ou moins. Alors c'est vrai que la laïcité, elle, est une valeur qui a toujours besoin d'être défendue. L'angoisse, la mondialisation explique une nouvelle offensive des religions, qui sont des refuges mentaux contre ses angoisses.

La franc-maçonnerie ne sert donc plus à rien !

Oui je le dirais volontiers ! A part le plaisir du « frottement social », plaisir de se rencontrer, surtout lorsqu'on est entre personnes qui partagent les mêmes valeurs ! On ne débat plus sur la bienfaisance, on ne débat plus sur la fraternité, ce sont devenus des évidences. Tout cela ne sert plus à produire de nouveaux concepts !

Alors ??

Alors, il reste tout de même un contenu, un contenu considérable : le développement personnel, la recherche de son être profond. La franc-maçonnerie d'aujourd'hui pourrait s'affirmer comme « spiritualiste » avec cette approche caractéristique de la FM : une spiritualité pour agir.

Il y aurait donc deux franc-maçonneries ? Une qui se préoccupe de changer le monde, l'autre de se changer soi-même ?

Oui, ces deux approches ont d'ailleurs toujours existé. Mais la nouveauté aujourd'hui c'est qu'en fait ces deux approches se rejoignent : se changer soi-même oui ! Mais, dans le but de changer le monde : on n'est pas loin du taoïsme ! Et il suffit de regarder les neurosciences et la psychanalyse pour voir que le désir de l'introspection (et le plaisir qui en résulte) concerne les mêmes zones du cerveau que le plaisir que l'on retire d'être utile aux autres. Et ceci, la franc-maçonnerie l'avait « reniflé » mais elle avait fait une partition de ces deux choses. Pour le dire autrement : plus on avance en soi, dans son introspection, plus on a envie de distribuer !

La FM a inventé un processus initiatique extraordinaire et ce dès le 18ème siècle. Pour prendre un exemple concret dans la psychanalyse : chez Freud le Surmoi c'est le lieu de psychique de l'auto-observation et c'est le même lieu qui est responsable de l'empathie, je met le mot « lieu » entre guillemets bien sûr. Et cela a été confirmé par les neurosciences.

Actuellement tu es encore franc-maçon au GODF mais également à l'OITAR ? Comment as-tu connu l'OITAR ?

J'ai connu l'OITAR en 1990 par l'intermédiaire de l'un de mes Maîtres : Daniel Beresniak. C'est la philosophie du rite qui m'a séduit. Elle mettait en avant justement la dimension spirituelle de la FM ; c'était plus affirmé que dans les autres Rites. Et c'était osé à l'époque d'affirmer cette dimension de spiritualité. Pour moi ce mot doit devenir le maître mot de la franc-maçonnerie de demain, plutôt que de parler de perfectionnement « intellectuel et moral », « d'amélioration personnelle et collective »…

 

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Entendons-nous bien sur le mot "spiritualité" ! Il me semble que tu es athée ?

Absolument et je revendique haut et fort mon athéisme ! Je suis un libre penseur déclaré mais on peut tout à fait être les deux : tout dépend de ce que l'on entend par « spiritualité ». Or il n'y a pas de dictionnaire qui donne une définition de la spiritualité, si ce n'est « qui a rapport à l'esprit ».

Et s'il fallait en donner une ?

(un silence) Une tension permanente et consciente qui donne sens à la vie, vers un absolu, un absolu qui peut être l'Un et le Tout, qui peut être un principe, qui peut être un dieu… Et ceci dans une impression profonde d'indicible, d'incommensurable et d'infini : voilà ma définition ! Donc un athée peut trouver un dépassement de lui-même ; par exemple dans une identification à un groupe. Bien étendu si on introduit ici le terme de « transcendance » et si on donne à ce mot la définition : qui est en dehors d'un individu et qui l'attire, alors dans ce cas l'athéisme n'est pas une transcendance mais si on donne de transcendance la définition : « qui dépasse l'individu », alors l'athée peut connaître la transcendance.

N'est ce pas un athéisme qui regarde vers l'agnosticisme ?

Non, je ne pense pas : je viens de rien, je ne vais nulle part, sans « avant » sans « après », je suis négligeable à l'échelle de l'univers. La seule chose que je puisse faire c'est faire de ma vie un chef-d'œuvre quotidien. Et tout le monde peut trouver son chef d'œuvre, être au meilleur de soi-même avec les autres et avec l'humanité.

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Tu publies actuellement trois livres, très différents les uns des autres et chez des éditeurs différents. Le premier s'intitule « Enfin une méthode pour maîtriser les symboles maçonnique ». Quel est le but de l'ouvrage ?

Il transparaît dans le titre ! C'est déjà de constater qu'il n'existe à ce jour aucun livre « mode d'emploi », sur la méthode d'approche du symbole en franc-maçonnerie. C'est vrai, on peut se demander « pourquoi une méthode ? ». On peut penser, vis-à-vis du symbole, que l'approche ne peut être qu'intuitive ou émotive mais ce n'est pas mon approche qui est plutôt du côté d'une méthode rationnelle même s'il est possible que la vérité soit entre les deux.

C'est là où ma formation professionnelle intervient: il est évident pour moi qu'avec des méthodes techniques et méthodologiques appropriées, on peut faire progresser tout individu.

L'approche rationnelle concerne tous les domaines pour toi ?

Je le crois. Par ailleurs j'ai toujours une méfiance vis-à-vis de l'émotion, de l'imagination, de l'intuition parce que je considère que c'est cela qui divise les êtres humains. Alors que la raison est le point qui rassemble.

Donc l'approche du symbole peut se faire par une technique !

Tout à fait et non pas une technique mais huit. Huit techniques que j'ai éprouvées, expérimentées avec des générations d'apprentis et de compagnons. Alors ces huit techniques se découpent en trois phases : une analyse préalable, ensuite six techniques qui sont la technique du cycle, la technique du champ lexical, des profondeurs, du schémogramme, la technique des trois étapes, celle du paradoxe et pour finir l'indispensable fixation du symbole.

Et ces techniques « fonctionnent » ?

C'est ce que je pense ! Face à un symbole maçonnique comme la pierre brute par exemple, il s'agit de choisir l'une des six techniques, celle qui vous paraît la plus appropriée : on retrouve là l'intuition ! Et si ça ne marche pas prenez-en une autre ! Il ne s'agit pas de dire à tel symbole correspond telle technique. On peut d'ailleurs mixer les différentes techniques : rien n'est figé !

Donc tu as pris des exemples ?

Il n'y a que des exemples ! Le livre est rédigé sous une forme de dialogue entre des personnages imaginaires mais des situations bien réelles. C'est sans doute la forme la plus originale de tous mes livres !

C'est donc un livre pour des Francs-maçons ! Mais ne risque-t-on pas, en donnant des recettes, de figer un peu les interprétations ?

Certainement pas ! Comme le dit le proverbe : je ne donne pas de poisson, j'apprends à pêcher !

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Le second ouvrage dont je voulais que nous parlions s'appelle «La franc-maçonnerie, Trois clefs vers la conscience »

Oui c'est un ouvrage, comme je le disais plus haut, où je croise mon expérience professionnelle de formation de formateur avec la franc-maçonnerie. La première de ces clés si on la pose sous forme de question serait : quelle finalité ? La seconde clé : quelle direction ? Est-ce la liberté de l'être, la recherche de la vérité intérieure, la quête de la sagesse ? Enfin la troisième clé, après la finalité, la direction, serait : le but. Vers quel but ?

Là, je rejoins la thèse que j'avais déjà développée sur les trois degrés de la sagesse : « je » « moi », « soi ».

Peux-tu nous la rappeler brièvement ?

Pour résumer : le « je » social, le moi « centre de la conscience » et le soi « centre du psychisme total ». La franc-maçonnerie, à travers ces trois degrés tend à suivre cette évolution comme d'ailleurs beaucoup de démarches initiatiques.

Tout d'abord nettoyer les conditionnements sociaux, ce qu'on appelle parfois « purification » ou « dépouillement », « déblaiement ». Ensuite nettoyer ses propres conditionnements et laisser émerger le « moi », quelque chose de plus authentique. C'est une étape que l'on appelle souvent « réalisation du moi ». Enfin, faire remonter des contenus inconscients à la conscience, par la méditation par exemple. Là dessus je renvoie à Jung, Freud. Voilà l'étape de l'intégration du Soi.

Tu parles de méditation, est-ce une technique qui permet ce développement personnel ?

Le terme technique n'est pas adéquat. Disons plutôt « méthode », voire « démarche ». Ce livre d'ailleurs est un livre de réflexion. Si je voulais le résumer je dirais que c'est ce qui va aider à mieux comprendre les clefs de la maçonnerie de demain. Ce n'est pas un livre qui dit : « voilà ce que vous pouvez faire ». A ces trois clés se rajoute d'ailleurs une démarche : c'est l'étude des symboles.

La plupart des maçons sont-ils conscients de ces mécanismes ?

Je ne le pense pas. Mais nous sommes dans un processus initiatique c'est à dire que l'on peut vivre la démarche sans en être conscient et en profiter. Dans l'initiation, la transmission se fait à partir de l'inconscient pour aller vers la conscience. C'est la différence avec l'enseignement « classique » où l'information part du visible pour plonger et s'enraciner. Il n'y a pas d'initiation sans mécanisme inconscient: le chemin serait à moitié fait. Le symbolisme est capable de nous faire sentir qu'il y a un autre monde que celui du « dire ».

Question un peu provocatrice : est-ce que tout cela n'enlève pas la « magie » de la démarche ?

Oui ! Tout à fait ! Pour moi la magie est un ferment de discorde. Oui ça dé-mythifie et c'est salutaire ! C'est clairement assumé même si ce n'est pas mon but, c'est une conséquence du travail entrepris. La psychanalyse est elle aussi dé-mythifiante. Au bout de cette entreprise de « nettoyage », il y a la beauté de l'ascèse et du dépouillement.

Autre question provocante : le franc-maçon n'est-t-il pas attaché à cette mythification-mystification ?

Bien sûr. On voit dans toutes les initiations la petite lumière dans l'obscurité. Elle représente la conscience dans l'étang noir de l'inconscient. Le symbole étant porteur de mystères, pour qu'il soit efficient la franc-maçonnerie « en rajoute » : encore plus de mystère, plus de sacré, plus de magie. C'est vrai qu'il est difficile d'approcher ces vastes zones cachées par le seul moyen de la raison. Pour les approcher je ne vois que deux moyens : l'étude des symboles et la psychanalyse. La psychanalyse, par la parole t'incite à descendre en toi. Mais elle n'est pas l'initiation. J'explique pourquoi dans le livre.

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Le troisième ouvrage est un dialogue. Dialogue entre deux F : Marcel Bolle de Bal et toi-même. Marcel Bolle de Bal est professeur de sociologie en Belgique. Comment vous êtes vous rencontrés ?

Marcel avait été, à lui seul, le comité de lecture de la trilogie que j'ai écrite il y a quatre ans (Pour mémoire « l'Espoir » Editions Detrad). Il avait largement contribué à sa publication avec l'éditeur Daniel Ribes bien sûr. Et puis récemment il y avait encore des points qu'il souhaitait éclaircir avec moi, des thèmes sur lesquels nous n'étions pas d'accord et il a souhaité que nous en rediscutions.

Vous vous êtes donc rencontrés ?

On se voyait peu, ce n'est pas une discussion mais plutôt des échanges de textes sur lesquels nous réagissions l'un l'autre

Sur quels thèmes avez-vous travaillé ?

Des thèmes très variés : les finalités de la franc-maçonnerie, le système des degrés, la rigueur de la méthode,… Et également la notion de « quête humaniste » : la FM est-elle une quête humaniste , est-elle une quête philosophique ?

Nos approches sont évidemment différentes : mon approche est plutôt « psy » et celle de Marcel « socio ». Sur certains thèmes nous nous retrouvons par les deux voies que nous empruntons. Par exemple sur l'idée de libération, ce que j'appelle parfois la franc-maçonnerie « libérative » (le terme n'est pas de moi). Marcel est d'accord sur le fait que la maçonnerie, doit faire œuvre de reliance, de libération individuelle mais également collective, alors que je vois une libération avant tout personnelle, individuelle.

En revanche, nous sommes en désaccord par exemple sur la mixité : Marcel pense que la mixité est parfaite dans toutes les situations. Personnellement je pense que la mixité ne convient pas à toutes les situations. Mais même si nous sommes d'accord nous gardons nos deux angles de vues. Nous avons également travaillé sur la Fraternité et ses ambivalences, les limites de la fraternité, le travail en Loge…

C'est un livre que je conseille à tous les Maîtres, pour connaître leur place de FM dans la Loge et dans la FM, pour mieux savoir qui ils sont.

Merci Jacques d'avoir bien voulu répondre à nos questions pour le Site OITAR !


Rappel des ouvrages :

L'Etude, enfin une méthode pour maîtriser les symboles.
Detrad 2010. ISBN-10: 2916094261

La franc-maçonnerie, trois clefs vers la conscience.µ
Grancher. 2010. ISBN-10: 2733911155

La franc-maçonnerie en débat (avec Marcel Bolle de Bal).
Paroles croisées de deux frères.
Dervy. 2010. ISBN-10: 2844546315