Charlotte : « Je vais voir mes pingouins ! »

Appelons-là Charlotte. En 2013, peu avant son 54ème anniversaire, cette Française devient la première femme à intégrer la Loge GODF Art et Lumière, à Los Angeles. Je lui ai demandé de me raconter son histoire.

Los-AngelesComment avez-vous été initiée ?

Je réside aux Etats-Unis depuis dix-sept ans. Pendant des vacances en France, ma fille était en camp scout et la foudre est tombée sur une tente voisine, causant un décès. J’ai parlé avec la psychologue qui a aidé les enfants à surmonter le drame. Le courant est passé et nous avons entamé une correspondance. Au bout de quelques années, elle s’est dévoilée, m’a parlé de plus en plus de franc-maçonnerie. Elle est devenue ma marraine au Oitar [ordre initiatique et traditionnel de l’art royal], au rite opératif de Salomon.

LogoOITARC’est possible de résider à Los Angeles et d’être initiée en France ?

J’ai beaucoup hésité et la loge Les Fondateurs de l’Alliance du Oitar a longuement débattu avant d’accepter mon initiation, en 2007. Je ne pouvais venir en tenue, en France, qu’un fois par trimestre mais j’ai beaucoup échangé par téléphone et par courriel avec mon surveillant et ma marraine. Il y a à Los Angeles deux loges : Art et Lumière (GODF) et Aletheia, un atelier anglophone de la Grande Loge féminine de Belgique (GLFB). Mais le Oitar interdit aux apprentis de visiter d’autres loges. J’ai donc souffert pendant deux ans d’une grande solitude.

LA bisQue vous a apporté l’initiation maçonnique ?

Une force intérieure, une assurance, un équilibre, une harmonie. Cela m’aide dans mon quotidien profane. Dans l’éducation des enfants : les miens surtout et mes élèves (j’enseigne le français). Par exemple, mon fils-ainé est un peu « fou-fou », avec 10 000 idées à l’heure. Je lui ai conseillé : « Pose toi, analyse tes comportements, cherche à te comprendre, à faire de l’introspection. » Je manquais d’équilibre et de temps pour écrire. J’ai découvert le plaisir de rédiger des planches. A mes trois enfants, j’annonçais : « Je m’isole trois heures pour écrire. » J’ai aussi appris à comprendre et à apprécier le silence. Et à aimer la musique classique dont j’avais une sainte horreur parce que mon père s’en servait pour s’isoler.

logo-godfEt ce cheminement vers l’affiliation au GODF ?

En 2009, devenue compagnon, j’ai pu visiter les loges du GODF et de la GLFB (il aurait fallu que je sois accompagnée d’un maître Oitar, mais comme il n’y en a pas sur place, j’ai obtenu une dérogation). J’ai été adorablement accueillie. Art et Lumière a longuement débattu, sans moi, de l’ouverture aux sœurs, qu’ils ont votée en 2011. Je n’étais pas pressée, souhaitant attendre que les frères me connaissent mieux, et me sollicitent. D’autant plus que je comprends les difficultés que pose la mixité pour des hommes. Je me souviens par exemple d’une planche d’un apprenti sur le miroir et il était gêné de parler devant des femmes de son mal être, de sa mauvaise relation à son image.

LAEt le grand jour est arrivé ?

Le 1er avril 2013, soit deux ans après l’ouverture de la loge Art et Lumière à la mixité, les frères ont voté mon affiliation. C’était fort. J’en ai pleuré. L’émotion était partagée. J’étais touchée par leur confiance. Et fière d’être la première femme dans ce groupe d’hommes (ils travaillent pour beaucoup dans la restauration, le cinéma ou l’informatique). Je continue à visiter Alethéia, ce qui me permet de voir des sœurs. J’aime travailler avec les deux sensibilités, masculine et féminine. Les femmes se dévoilent plus aisément, avec beaucoup plus d’émotivité, surtout les Américaines.

banquise-pingouinMais comment votre famille a-t-elle accepté le temps que vous passez en tenues ?

Mon mari, profane, m’a poussée et ne le regrette pas. En revanche, mes enfants n’ont pas été enthousiastes. Surtout un de mes fils qui ne supportait que je parle de « mes frères », comme si j’avais une autre famille. Il imaginait des messes noires en cagoules dans un sous-sol. Comme j’ai conservé la tenue vestimentaire Oitar (pantalon et veste noirs sur chemisier blanc), ils me disent : « Tu vas voir tes pingouins ! ». Porter mes habits noir et blanc, ça m’aide à passer du monde profane au monde maçonnique.

Deux ans plus tard, vous êtes bien acceptée ?

Parfaitement bien. Il me faut une bonne dose d’humour. Parfois, on me taquine avec des blagues du genre : « On vote avec des boules, comment vas-tu faire ? » Et je suis morte de rire. Dans le rituel, ils doivent dire, à la place de « mes frères » : « mes frères et ma sœur ». Certains oublient et s’excusent. Je les rassure : « Ce n’est pas grave. » J’ai été élue « Maître Grand Expert »… et surtout je ne veux pas qu’on m’appelle « Maîtresse Grande experte » ! Je suis toujours la seule sœur de la loge, mais pas pour longtemps, car, avant la fin de l’année, nous allons initier une femme.